Je suis une pomate

L’autre jour, je travaillais au jardin. Je me demandais comment augmenter encore mes revenus et comment améliorer encore mes conditions de travail.

Je gagne déjà bien ma vie, surtout pour un agriculteur. Mais j’ai envie de gagner encore plus. Ma qualité de vie est déjà excellente. Mais j’ai envie qu’elle soit encore meilleure.

Et pour y parvenir, je peux soit produire plus, soit vendre plus cher.

Vous avez déjà remarqué que les plantes au jardin font soit des racines, soit des parties aériennes, mais jamais les deux ?

Il y a les carottes et il y a le persil.

Il y a la betterave et il y a la bette.

Il y a le navet et il y a le chou.

Il y a la tomate et il y a la pomme de terre.

Tous ces couples sont deux espèces des mêmes familles (les apiacées, les chénopodiacées, les brassicacées et les solanacées), mais chacun est spécialisé dans la partie souterraine ou dans la partie aérienne. Apparemment, il n’est pas possible pour une plante d’offrir les deux à la fois, des bonnes racines et de bons fruits.

Dans une ferme, il existe une dynamique similaire : soit une ferme produit beaucoup, soit elle vend cher.

Si elle produit beaucoup, elle fait des économies d’échelle et produit beaucoup pour pas cher, mais elle a besoin de trouver beaucoup de clients à qui tout vendre et les prix baissent. Elle a de grandes racines et une petite tige.

Si elle vend cher, elle n’a pas besoin de produire beaucoup, mais elle doit se différencier pour avoir un produit original, rare et difficile à produire. Elle doit aussi consacrer beaucoup de temps et d’énergie à la vente et au marketing. Elle a beaucoup de tiges et de feuilles, mais de petites racines.

Ces deux activités, vendre et produire, sont aussi opposées chez les humains que l’est la production de racines et de fruits chez les végétaux. Nous sommes comme les plantes, soit racine, soit tige. Désolé de vous décevoir, mais on ne peut pas complètement changer sa nature. Deux types d’individus s’opposent: ceux qui peuvent produire et ceux qui peuvent vendre (deux types qui se regardent d’ailleurs toujours en chien de faïence).

L’idéal ne serait-il pas de produire beaucoup ET de vendre cher ?

Impossible me direz vous ! Tu l’as dit toi-même, on est comme les plantes : grosses racines ou gros fruit, mais pas les deux.

C’est sans compter sur l’existence improbable de la POMATE.

La pomate est une plante qui produit des tomates dans les airs ET des patates dans les racines.

Le meilleur des deux mondes.

Mais attention, la pomate n’est pas une plante comme les autres : c’est une plante greffée. Pour faire une pomate, on prend une racine de pomme de terre et on lui greffe une tige de tomates. C’est possible.

Qu’est-ce que ça nous apprend ?

Il faut trouver les qualités dont on manque. Il faut se les greffer.

Si on sait vendre, il faut trouver un moyen de produire.

Si on sait produire, il faut trouver un moyen de vendre.

Et c’est possible. On peut se greffer ce qui n’est pas naturel.

On peut apprendre à aimer le marketing. On peut apprendre à aimer la production.

Si on se base sur notre nature et qu’on sait apprendre à développer ce dont on manque, on peut devenir comme une plante idéale, aux racines et aux tiges développées.

Et c’est ainsi qu’on peut faire le métier que l’on choisit, comme on choisit de le faire. C’est avec cette attitude, parce que vendre pour moi est facile et que j’ai décidé d’apprendre à produire, que je peux travailler dans un jardin qui me ressemble.

Mon jardin fait 500 m2, je travaille à la main, je produis une grande diversité de végétaux : des fleurs, des légumes. La serre où je produis mes micro-pousses fait 13 m2, j’y produis 100 000 € par an.

Je suis où je veux, je gagne ce que je veux. Je suis tige et racine. Je suis producteur et je suis vendeur. Je suis riche et heureux.

Je suis une pomate..

Le futur est beau

Être agriculteur, c’est travailler avec le vivant. Quand j’écris ces lignes, je sais que des milliers d’êtres vivants sont sous ma responsabilité. Ils vivent, respirent, grandissent.

Mon aventure familiale a vu le jour en même temps que mon aventure agricole. Je suis devenu père en même temps que je suis devenu producteur, et je ressens de la même manière la présence de mes enfants que celle de mes plantes. Ils sont là, à chaque instant, quelque part dans le monde, sous ma responsabilité.

J’aime avoir des enfants. J’aime mon métier. Ils rendent la vie plus belle, plus importante, plus tendre, plus vraie.

Vous devriez aussi donner la vie, pour vous, pour eux et pour le monde.

Pour vous, parce que la vie est une aventure, et qu’il serait absurde de passer à côté d’un pan tout entier de cette aventure. Imaginez jouer à un jeu vidéo et s’arrêter au bout du deuxième niveau sans chercher à atteindre le dernier boss. Imaginez Indiana Jones ou Tintin s’arrêter au milieu de leur aventure et dire : “Bon, je rentre chez moi maintenant.” 

Pour vous, parce que votre futur sera plus beau. Créer du vivant, c’est laisser quelque chose vivre indépendamment de vous, et le laisser se développer, vous surprendre et créer à son tour.

Pour vous, parce que cette responsabilité rendra votre vie plus simple et mieux organisée. Être responsable du vivant a pour effet magique d’élaguer votre quotidien. Vous vous délesterez du superflu. Vous serez plus léger, comme après un Marie Kondo existentiel.

Pour le monde, parce que non, les êtres humains ne sont pas des parasites. Vous êtes une bonne chose pour le monde. Plus vous créez, plus vous vous reproduisez, plus vous inventez, plus vous semez, et plus le monde sera beau. Nous vivons dans un monde d’abondance, et l’histoire se répète pour montrer que les mentalités de limites sont erronées.

Pour eux, parce que la vie est belle, surtout si ce n’est pas le bon moment. Offrez-leur la chance de voir leur créateur se démener, se dépasser, grandir, apprendre, vivre, changer, avec et grâce à eux. C’est dans l’adversité que l’on donne le meilleur de soi-même.

Quoi qu’en disent les oiseaux de malheur, le futur est beau. Ajoutez votre grain de sel, et il sera éblouissant. Le monde va grandir, fleurir, monter en graine et se ressemer. Ne faites pas l’erreur de ralentir, de vous rétracter, de vous limiter. Donnez la vie.

Je peux sauver le monde

J’écris pour ceux qui veulent devenir agriculteur. Si ça vous fait penser à quelqu’un, parlez-lui de moi. 

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Pour que j’aie envie de me lever le matin, il faut que je fasse quelque chose qui me donne l’impression que je vais pouvoir sauver le monde. Pas vous ? Je veux avoir une activité qui ait du sens, et pour moi, une activité qui a du sens, c’est une activité qui sert un but généreux et lointain.

Heureusement pour moi, je peux agir. Je trouve des buts à servir.

Avant, je croyais que pour laisser une empreinte forte sur le monde, il fallait s’engager en politique. Il fallait faire de grands discours, lire et écrire des essais, changer des lois.

Ensuite, j’ai cru que le meilleur moyen de rendre le monde meilleur, c’était la culture. En créant du beau, en écrivant les mythes, les musiques, les pièces de théâtre, j’ai imaginé qu’on pouvait changer la société pour le mieux.

Mais la politique et la culture ont eu un goût amer pour moi. Je ne m’y retrouvais pas. Alors j’ai découvert qu’il existe un autre moyen d’agir, et ce moyen, c’est mon préféré, c’est celui qui me permet de développer au plus mes qualités, celui qui m’anime le plus, surtout, c’est celui qui me fait sentir que j’ai le plus de chance d’avoir un impact positif sur le monde.

C’est l’entrepreneuriat. Et laissez moi vous le dire une bonne fois pour toutes: c’est le moyen le plus sûr de sauver le monde.

La France aurait-elle connu sa révolution en 1789 sans le développement des armes à feu au 18e siècle ?

L’Empire Britannique aurait-il aboli l’esclavage en 1833 si James Watt n’avait pas inventé la machine à vapeur en 1765 ?

Non. Ce sont des entrepreneurs et des inventeurs qui changent le monde en donnant à la politique et à la culture de nouveaux moyens d’agir.

Si vous êtes ici, c’est que vous vous intéressez de près ou de loin à l’agriculture urbaine ou sur petite surface. C’est une activité qui peut changer le monde. C’est un domaine dans lequel il faut s’investir, et dans lequel vous pouvez vous investir en ayant la conviction que vous allez peut-être changer le cours de l’histoire.

L’agriculture n’a jamais été aussi productive. Pourtant, bien que 40 % de la population mondiale travaille dans le domaine de l’agriculture, 10 % de l’humanité vit dans la famine. Pourquoi ce paradoxe ? Nous le savons : l’innovation, la recherche, les subventions se concentrent sur le développement et l’amélioration de l’agriculture extensive. Les exploitations géantes, qui peuvent profiter de grandes économies d’échelle, voient leur productivité décoller. Par contre, les petites exploitations à travers le monde ne bénéficient pas de tant d’aides et d’innovation. Leur productivité stagne. Les petits agriculteurs restent pauvres. Quelque chose coince.

Alors si vous travaillez à votre petit projet de ferme urbaine, si vous fantasmez à l’idée d’une micro-ferme, ne sous-estimez pas l’importance de ce que vous faites. Bien sûr, vous allez nourrir votre communauté. Bien sûr, vous allez favoriser le tissu économique local et rendre votre quartier plus intéressant et plus beau. Mais il se peut aussi que vous découvriez quelque chose d’essentiel, un petit détail, une idée imprévue, qui permettra au monde et à ses millions de petites exploitations agricoles, de produire plus, de produire mieux, et de se libérer de la pauvreté, de la faim et de la dépendance.

Être agriculteur, c’est sérieux. Quand vous vous levez le matin, dites vous ceci : je peux sauver le monde. Aujourd’hui, demain, un jour, je peux sauver le monde.

Une croissance infinie dans un monde infini

Le défaitisme est là. “La fin du monde est proche ! ”, “C’est la crise ! ”, “Nous sommes en guerre ! ”, “Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?!”.

Pourtant, si on regarde bien, tout ne va pas si mal. Si on se concentre sur les principes premiers, le monde tel qu’il est n’est pas limité. Il regorge de ressources qu’il nous appartient de saisir, si nous le voulons vraiment.

Notre monde déborde d’énergie. L’énergie atomique, sur terre, est inépuisable. L’énergie qui tient entre eux les atomes d’un seau de 10 kg de terre suffirait à satisfaire les besoins d’énergie de l’humanité pendant un an. L’énergie du soleil est virtuellement infinie. Chaque jour, il envoie sur terre 30x plus d’énergie que l’humanité en consomme en un an. La terre n’est pas un système fini, mais est en croissance naturelle et perpétuelle.

Dans mon aventure agricole, je suis ébahi par la quantité de nourriture qu’il est possible de produire sur une toute petite surface. Quand j’ai commencé à concevoir ma production de micro-pousses, j’ai fait quelques calculs. Je pensais pouvoir faire pousser jusqu’à 12 kg de pousses par semaine dans ma serre de 13 m2. J’avais tort. Aujourd’hui, je sais que je pourrais y faire pousser 60 kg de micro-pousses par semaine. En fait, je ne me risque plus à mettre une limite à ce qu’il est possible de faire pousser dans cet espace, pas plus que pour tous mes autres projets agricoles.

Et c’est vrai aussi en business. Il ne faut pas avoir des idées préconçues concernant ce qu’un produit, un service, un client, peut rapporter. Gardez l’esprit ouvert. Un petit client peut devenir le plus grand client. Un produit qui vous semble idiot peut être révolutionnaire pour quelqu’un d’autre. Un service qu’il ne vous coûte rien de donner peut avec une inestimable valeur pour quelqu’un d’autre. Gardez l’esprit ouvert. Il se peut qu’un diamant se cache parmi les pierres que vous avez en poche.

Enfin et surtout, ne soyez pas dans une pensée de limite pour vous-même. Vous pouvez être plus que ce que vous êtes aujourd’hui. Imaginez qui vous voudriez être, pensez y vraiment. Vous pouvez devenir fort, riche, aimé, respecté, fier, heureux. La vraie seule chose qui vous empêche de devenir qui vous voulez devenir, c’est vous-même. Encore une fois, un trésor de ressources se cache au fond de vous. Il ne tient qu’à vous de l’ignorer ou de le cultiver.

Il faut se poser la question des ressources. Si elles ne sont pas là, à quoi bon creuser ? Mais les ressources sont là, et alors, l’autre question qui se pose est : est-ce que ça va si mal ?

Est-ce que la fin du monde est proche ? Est-ce que les êtres humains sont si malheureux ? Est-ce que nous sommes vraiment en guerre ? Est-ce que le monde que nous laissons à nos enfants est si insupportable ?

Regardez bien, et vous verrez que notre jardin est plus beau que jamais. Les fruits en sont plus sains et plus nourrissants, les racines plus profondes, les feuilles plus vertes. S’il y a plus de vers à pommes, c’est parce qu’il y a plus de pommes. Si nous voyons le malheur partout, c’est parce que nous avons de plus grandes jumelles.

Et si le monde progresse, si les hommes vivent plus et mieux, si le futur est beau, si la croissance est la nature des choses, si les ressources sont inépuisables et notre ingéniosité aussi, alors il faut nous poser une question.

Est-ce que je progresse avec lui ?

Le goût de l’aventure

Est-ce que vous connaissez brassica oleracea ? C’est une vieille plante sauvage. C’est aussi l’ancêtre de tous les cousins du chou.

Le chou blanc, le chou vert, le chou rouge, le chou de Bruxelles, le chou-kale, le chou-rave, le chou chinois, le chou-fleur… Mais aussi le brocoli, les radis, les navets, la moutarde, le pak-choï et la roquette sont tous des descendants de brassica oleracea.

Ce sont des gens qui, à force de jardinage et de sélection, ont obtenu toute cette diversité à partir d’une seule plante.

Je suis sûr qu’il est possible de créer de nouvelles espèces de légumes. Toutes les familles botaniques n’ont pas autant de cousins comestibles que celle du chou. Pas pour l’instant en tout cas.

Il y en a qui disent que ce n’est pas possible, que tout ce qui peut être découvert l’a déjà été. C’est le discours préféré de ceux qui manquent d’imagination.

Ce sont eux qui disaient qu’on n’a pas besoin d’un train parce qu’on a le cheval. Ce sont eux qui disaient qu’on n’a pas besoin de semer parce qu’on peut chasser. Ce sont eux qui disaient qu’on n’a pas besoin du feu parce qu’on a des peaux de bêtes. Il leur manque le goût de l’aventure.

J’ai le goût de l’aventure, et c’est pour ça que je découvrirai de nouveaux légumes.

Le fruit de la mâche, la racine de l’épinard, la tige de la pastèque, la fleur de laitue.

Neuf raisons pour ne surtout pas être agriculteur

Cela fait depuis six ans maintenant que j’ai créé mes jardins et que je m’efforce de les faire pousser. Pendant ces six années, j’ai rencontré beaucoup de gens qui étaient fascinés par mon activité et qui rêvaient de faire quelque chose de similaire. Ils étaient en quête de sens. Ils voulaient faire quelque chose de vrai. À chaque fois, après un coup de fil, après une journée de travail ou après un an d’effort, ils faisaient marche arrière.

Je me suis demandé pourquoi et j’ai défini une stratégie.

Je veux travailler avec des gens qui ont envie de s’engager pour longtemps, des gens qui aiment vraiment ce qu’ils font, comme moi, et qui ne vont pas changer de projet au contact de la dure réalité des choses. J’ai donc mis une stratégie en place, qui consiste à, simplement, mettre en avant la difficulté de ce travail, pour que seuls les plus motivés restent.

Voici donc 9 raisons pour lesquelles il ne faut surtout pas devenir agriculteur.

  1. C’est sale. Travailler avec les plantes, la terre, les engrais, l’eau, les outils, c’est salissant et ça use les habits. Vous serez forcément sale et en guenilles par moment. J’ai beau me laver les cheveux tous les soirs, mon oreiller est toujours plus sale que celui de ma femme. C’est comme ça. Si vous n’êtes pas du genre à ressentir de la fierté à avoir accompli un travail difficile et à porter sur vous, face au monde, la preuve de votre effort, ne devenez pas agriculteur.
  2. C’est pauvre. Ceux qui sont prêts à payer des centaines d’euros pour une écharpe et des millions pour un appartement bien placé vont regarder le prix au kilo de vos micropousses avec un air choqué. Comparer le prix d’un kilo de betteraves sur un iphone à mille euros, c’est courant. Notre société ne valorise pas l’agriculture. C’est difficile de bien y gagner sa vie. C’est comme ça. Si vous n’êtes pas prêt à réinventer les choses et à vous réinventer vous-même, si vous ne savez pas voir que c’est là où rares sont ceux qui les trouvent que le marché cache les plus grandes richesses, vous resterez pauvre. Ne devenez pas agriculteur.
  3. C’est ennuyeux. Il y aura des tâches répétitives. Il y aura des journées entières, sinon des semaines, à répéter les mêmes gestes, parfois pénibles. Je suis très sensible à l’ennui. Je ne pourrais pas faire ce que je fais si je n’avais pas de technique pour le supporter: J’écoute des livres et des podcasts. Si vous n’aimez pas la musique, si vous n’aimez pas avoir des écouteurs dans les oreilles, si vous n’aimez pas écouter des gens parler, si vous ne supportez pas la solitude, si vous ne voyez pas dans ces activités un moyen de rendre votre vie plus riche, ne devenez pas agriculteur.
  4. C’est méprisé. Certaines personnes vont vous féliciter, vous remercier ou vous admirer, mais ne vous y fiez pas. La plupart des gens ont un mépris viscéral pour les agriculteurs. C’est ancien. C’est inscrit. Si vous n’êtes pas prêt à supporter qu’on vous regarde de haut et si vous n’êtes pas sûr de pouvoir réécrire ce logiciel pour faire de l’agriculteur une personne respectée et admirée, ne devenez pas agriculteur.
  5. C’est long. Les idéaux de la semaine de quatre heures, de quatre jours, de 28h ou même de 35h, ce n’est pas pour l’agriculteur. La blague qui court, c’est de dire que les gens normaux travaillent de 9h à 5h et que les agriculteurs travaillent de 5h à 9h. Même si c’est un peu exagéré, et qu’on peut être agriculteur et travailler moins de 80h par semaine, il ne faut pas s’attendre à travailler peu et à réussir. Ce sera du travail, et il y aura probablement des jours où, pour cause d’imprévus, il faudra travailler de 5h du matin à 9h du soir. Si vous n’êtes pas prêt à donner de votre temps, ne devenez pas agriculteur.
  6. C’est pénible. L’heure de la robotisation totale agricole n’est pas encore venue. Si vous voulez devenir agriculteur et réinventer les choses, il faudra que vous découvriez le poids des choses. L’eau, c’est très lourd. La terre, c’est très dur. Le froid, c’est encore plus froid que vous le croyiez. Le soleil, c’est violent. Si vous ne voyez pas de beauté dans la difficulté, si vous ne ressentez pas de fierté à devenir résistant, ne devenez pas agriculteur.
  7. C’est agribashé. Il y a des problèmes dans l’agriculture. C’est aussi pour ça que c’est passionnant d’y chercher des alternatives. Mais n’ayez pas l’orgueil de croire qu’on vous épargnera parce que vous croyez faire les choses bien. La société regarde les agriculteurs et elle les juge avec un sans froid sans comparaison. Si vous êtes bio, on vous jugera. Si vous ne l’êtes pas, on vous jugera aussi. Si vous utilisez du glyphosate, on vous jugera. Si vous n’en utilisez pas, on vous jugera aussi. Si vous êtes cher, on vous jugera. Si vous n’êtes pas cher, on vous jugera aussi. Si vous n’êtes pas prêt à faire les choses parce que vous y croyez vraiment et si vous n’êtes pas prêt à n’écouter que la voix du marché sans vous soucier de celle des bien pensants, ne devenez pas agriculteur.
  8. C’est pour longtemps. L’agriculture, ça prend du temps. Ne croyez pas que vous monterez votre projet en deux semaines et qu’au bout d’un an vous serez tranquille. C’est une vérité pour tout projet entrepreneurial: Si vous vous lancez vraiment, vous vous engagez pour dix ans. Sauf que pour l’agriculture, c’est plutôt vingt. Si vous n’êtes pas capable de vous imaginer faire la même chose pendant longtemps, si vous êtes pressé, ne devenez pas agriculteur.
  9. C’est contraignant. Le digital nomade agriculteur n’existe pas. Un emploi du temps irrégulier, la fête jusqu’à l’aube trois fois par semaine, le voyage tous les mois, le week-end imprévu à la mer, il faudra y renoncer. En fait, le quotidien qui se prête le mieux à l’agriculture est plutôt traditionnel, familial, régulier. Si vous n’êtes pas capable de voir l’aventure et le mystère qui se cachent dans un projet agricole; si vous n’êtes pas prêt à renoncer à l’aventure traditionnelle pour accueillir une autre forme d’aventure plus intérieure et personnelle, ne devenez pas agriculteur.


Voilà neuf raisons pour lesquelles vous ne devriez pas devenir agriculteur. N’ayez pas honte. Ce n’est pas pour tout le monde. Ce n’est pas facile, et ce n’est pas donné. et puis, il y a mille autres belles choses à faire dans la vie, dont le monde a besoin, et qui sont plus faciles. Une chose est sûre, si vous persistez dans votre envie, allez travailler quelque part. Mettez la main à la pâte, vraiment. Allez désherber pour un agriculteur bio. Allez faire une journée de motoculteur au soleil. Et chez vous aussi: Semez, bêchez, compostez. Moi, je ne ferai marche arrière pour rien au monde. Pour moi, c’est le plus beau métier qui soit. J’aime mon quotidien, j’aime les gestes, j’aime mon rôle dans la société, j’aime chercher à résoudre des problèmes. Le fait que la faim dans le monde existe toujours me scandalise. Le fait que l’on ne cherche pas plus à améliorer la qualité et la diversité des produits agricoles me surprend. Le fait que la banlieue puisse se dessiner autour d’un nouvel agriculteur m’excite. Ce sont des défis qui me passionnent et qui rendent ma vie extraordinaire. Je suis fier et je me sens fort. Si vous me comprenez, devenez agriculteur.

Le droit d’avoir eu tort

Faire pousser des pousses, des légumes, des fleurs, une clientèle, une entreprise, m’a permis de connaître la réalité. Auparavant, j’étais un artiste, un auteur, un théoricien. J’avais des idées et des croyances.

Me frotter aux réalités de la terre et du monde a été difficile, parce que la réalité ne s’alignait pas avec ces croyances. Je pensais savoir de quoi le monde était fait. Le monde m’a montré que j’avais tort. Il continue de le faire.

Changer d’avis est douloureux. Admettre que l’on a changé d’avis devant les autres est douloureux. Mais nous devons être guidés par la recherche de la vérité, parce que c’est elle qui fera de nos vies ce qu’elles devraient être.

Je me sens coupable de m’être trompé par le passé, et aussi de la lenteur avec laquelle je change mes croyances même quand la vérité est là, sous mes yeux.

Cette lenteur vient en grande partie de la peur d’être jugé. Mes proches partagent beaucoup de mes croyances. Si je change de croyances, ils ne me suivront pas. Pourquoi ?

Je souhaite que nous trouvions un moyen de  vivre en famille, en amitié, en société, en cultivant l’art de se tromper. Je souhaite qu’il n’y ai plus de honte à avoir une opinion, puis le lendemain, découvrir de nouveaux arguments, et changer d’avis.

J’aimerais vivre dans un monde où on a le droit d’avoir eu tort.

La structure du sol découle de la texture du sol.

Sous la main ou sous la bêche d’un non initié, tous les sols se ressemblent. Pourtant, à l’œil de celui qui en a touché, travaillé et étudié, ils diffèrent.
Les sols ont une texture et une structure. En fonction de celles-ci, ils vont être plus ou moins meubles, plus ou moins faciles à travailler, plus ou moins fertiles.
La texture du sol, c’est la composition de celui-ci. Le sol est constitué de trois matériaux principaux que l’on a catégorisés en fonction de leur taille: Le plus gros est le sable, le plus petit est l’argile et entre les deux se trouve le limon. En fonction du dosage de ces trois matériaux, les sols vont avoir une texture et une structure propre.
La structure, c’est la manière dont le sol tient, se travaille, se durcit, gère l’eau, les minéraux, etc… C’est la manière dont les matériaux du sol interagissent entre eux. La structure du sol découle de la texture du sol.
Il existe des sols constitués majoritairement de sable, de limon ou d’argile. Les sols sableux vont avoir du mal à retenir les minéraux. Il faudra les arroser souvent. Les sols constitués de beaucoup de limons vont être fragiles et former des croûtes de battance. Les sols argileux durcissent vite et son difficiles à travailler.
Il existe aussi des sols à la texture idéale. Ils sont faciles à travailler, retiennent bien l’eau et les nutriments, les végétaux adorent y pousser. Cette texture est précise: 40% de sable, 40% de limons et 20% d’argiles. ​
Ce qui est vrai pour le sol est vrai pour votre esprit. La texture de votre mental aura une influence sur la structure de votre mental; et une bonne structure mentale permet une bonne santé mentale.
Les matériaux de la texture mentale sont les suivants, du plus abstrait au plus concret: La spiritualité, la raison et le doute.
Un juste dosage quotidien de ces éléments permet une structure idéale, dans laquelle une bonne vie se développera, et ce dosage se situe autour de 40% de spiritualité, 40% de raison et 20% de doute.
Trop de spiritualité et vous serez perdu dans le ciel des idées, seul et inaccessible.
Trop de raison et vous serez froid, insensible et machiavélique.
Trop de doute et vous serez cynique, négatif et méprisant.
Si vous mettez en pratique la juste texture, vous serez capable de naviguer entre le matériel et l’immatériel, entre les concepts et les choses, entre la brique et la musique.
Pratiquez la texture mentale.
Soyez spirituel en priant, en méditant, en marchant.
Soyez raisonnable en écrivant, en étudiant, en discutant.
Et pour naviguer de l’un à l’autre, doutez, blaguez, ironisez, contredisez et… jardinez.
Vous pouvez changer la texture de votre mental, mais vous ne pouvez pas changer la texture de votre sol. Il vous faudra donc vous adapter à votre texture pour que votre jardin soit pratique, rentable et fertile. Pour être capable de trouver les solutions aux problèmes qui vous assailliront inévitablement, choisissez une bonne texture mentale.
Ainsi, vous créerez le substrat qui permettra à votre vie, à vos projets et à votre quotidien de se développer harmonieusement.

Il faut que la flèche atteigne la cible

Quand j’avais vingt-cinq ans, j’ai fait une formation pour devenir charpentier. On m’a montré comment savoir si une pièce de bois est bien droite. Si on les regarde de leur côté, toutes les planches se ressemblent. Il faut les regarder dans le sens de la longueur pour savoir ce qu’elles valent. Quand on met son œil au bout d’une planche et qu’on regarde vers l’autre bout, alors toutes les imperfections apparaissent. Il faut tenir sa planche comme si c’était une flèche qu’on s’apprête à lancer.

Et c’est pareil pour une flèche qui part. Quand on regarde quelqu’un tirer à l’arc, de côté, la flèche semble toujours filer droit, parfaite et précise, mais quand on est l’archer, on la voit faire une trajectoire bien moins régulière. Elle se plie, pirouette, tourne.

C’est une question de perspective.

Et en agriculture, il y a le même phénomène. Dans les champs, on peut regarder les semis dans le sens de la ligne ou du côté. En regardant du côté, on voit bien les vides, les graines qui n’ont pas germé, les zones ratées. Dans le sens de la ligne, on a toujours l’impression que le semis est bien réussi, qu’il n’y a pas de trou, que chaque graine a germé et pousse bien. 

Selon l’angle, on voit des choses différentes. C’est aussi vrai sur les réseaux sociaux, et partout dans les médias. On ne vous montre que le côté le plus flatteur, et vous ne faites pas la même chose avec votre propre travail. Sans doute que sur instagram, on vous montre le semis du point de vue le plus généreux alors que chez vous, vous le regardez toujours du côté le plus révélateur.

Soyez prudent et surtout, ne faites ni l’erreur de toujours regarder d’un point de vue ou de l’autre. Si vous regardez toujours votre flèche du côté, vous serez trop fier de vous. Si vous la regardez toujours dans son sens, vous serez désespéré. 

Il faut regarder de tous les côtés possibles. Il faut explorer tous les horizons, et voir quand on a bien fait et quand on a mal fait. Il faut être honnête et réel. Il faut mettre en place des systèmes, mesurer les choses pour ne pas se laisser avoir par sa subjectivité. Qu’importe si la flèche plie et louvoie, l’essentiel est qu’elle atteigne la cible.

Le travail

Il existe deux mondes dans le salariat. Il y a ceux qui sont payés à l’heure, et ceux qui sont payés au forfait. En anglais, on parle des blue collar et des white collar. En français, ce sont les cols bleus et les cols blancs.Les cols bleus travaillent à l’heure, dans des activités souvent manuelles et peu valorisées. Ils sont plus pauvres. Le bleu fait référence au bleu de travail traditionnel des ouvriers. Ce sont ceux qui nettoient, ceux qui bâtissent, ceux qui cultivent, ceux qui réparent.
Les cols blancs sont payés au forfait. Ils ont un salaire mensuel. Ils travaillent derrière un bureau, lisent, écrivent, parlent. Ils sont plus riches. Le blanc fait allusion à la couleur des chemises. Ce sont ceux qui conçoivent, ceux qui dessinent, ceux qui racontent, ceux qui analysent.
Depuis le début de l’ère industrielle, les cols blancs n’ont pas cessé de gagner du terrain. Les progrès technologiques semblent toujours rendre plus proche la disparition du labeur. Les robots, les machines, les imprimantes 3D allaient finir par supprimer le besoin du travailleur manuel.
Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, je crois que nous sommes à l’aube d’une inversion dans cette dynamique. Les outils d’écriture qui se développent s’attaquent aux cols blancs et à leurs compétences. Il se pourrait que le travailleur manuel n’ait pas dit son dernier mot.
Je ne ferais pas l’erreur inverse de croire que des machines vont faire disparaître les cols blancs. Mais assurément, si une machine peut faire mieux qu’une partie d’entre eux, il y aura un écrémage. Parmi les journalistes, les avocats, les commerciaux, les auteurs, les professeurs, les artistes, les codeurs… les moins bons, ceux qui se contentent du minimum, ceux qui ne sont pas capables de réflexion originale, d’invention, de penser différemment, vont se faire remplacer.
Ne resteront plus que les meilleurs. Ceux qui apportent vraiment de la valeur.
Qu’est-ce qui apporte de la valeur ? Ce que l’intelligence artificielle ne peut pas faire.
L’intelligence artificielle peut raconter ce que d’autres ont déjà raconté, mais elle ne peut pas parler de ce qui n’a pas encore été vécu. L’intelligence artificielle peut expliquer comment faire quelque chose que nous savons déjà faire, mais elle ne peut pas inventer quelque chose qui n’a pas encore été inventé. L’intelligence artificielle est bonne avec les mots, mais pas avec le faire.
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Pour ma part, j’ai décidé de devenir paysan, de produire de la nourriture, des fleurs, de travailler la terre, la nature, et d’en parler. J’ai choisi d’être là, à l’aube, et de voir le ciel s’embraser, de toucher la terre, d’écouter le vent, de sentir le parfum de la brume, et d’utiliser ma raison pour vous dire ce que j’en ai conclu.
Pendant mes recherches pour écrire cet article, j’ai découvert qu’il existait un troisième type de cols: Les cols rouges. En anglais, on les appelle les rednecks, ou les cous rouges. Le rouge, c’est la couleur de leur cou rougi par le soleil. En français, on traduit redneck par plouc, par bœuf, par péquenaud, par cul-terreux, par paysan.
Mon col n’est pas blanc, mon col n’est pas bleu. Mon col est rouge parce qu’il a la couleur de mon humanité, la couleur de mon sang, la couleur de mon vécu, la couleur de ce qui est, par définition, irremplaçable.
Soyez manuel, et parlez-en. Portez, sciez, bâtissez, bêchez et racontez ce que vous avez appris, ce que vous avez vécu.
Soyez blanc et bleus à la fois.
Devenez jardinier-écrivain, cuisinier-député, charpentier-compositeur, cantonnier-architecte.
C’est ainsi que vous donnerez au monde le meilleur de vous-même.
Il a besoin de vous.